REGARD
- "Répétitif et Différent" ; "Une Mode
à Deux Temps"
"Cerfs-Volants d'Artistes" Suspensions en tout genre
8 Juillet 1999
Joseph TARRAB
La
légèreté (pondérale) est peut-être la qualité
commune de trois expositions aussi dissemblables que possible : «Répétitif
et Différent» de Faisal Samra, peintre séoudien diplômé
des Beaux-Arts de Paris, alliant avec un naturel bienvenu les vertus ancestrales
du nomade du désert arabique à celles, tout à fait contemporaines,
d’un nomade de la culture (Galerie Épreuve d’Artiste) ;
«Une Mode à Deux Temps : Beyrouth, de Djenny à Rabih Keyrouz»,
exposition de haute-couture pour mémoire garder en renouant les fils
coupés avec le Beyrouth d’avant-guerre (CCF) ; enfin, «Cerfs-Volants
d’Artistes», exposition, qui n’a duré qu’une
semaine, de fragiles engins capables d’emporter vers l’empyrée,
bien que peu le méritent, les efforts créatifs d’une vingtaine
de jeunes peintres libanais, sous l’impulsion de Serge Sérof
et Sami Sayegh (Centre Dunes). Tout, pour le nomade, doit être déménageable,
facilement transportable. Son art, il le roule en tapis, en écrans
d’osier, en bandes de tentes. Il en orne ses chameaux : sacs de selle,
harnachements, ou son propre corps : tatouages. Dans la Jahiliya, l’anté-islam,
les poètes des tribus arabes, à l’issue du concours de
poésie organisé lors de la tenue du souk Oukaz, voyaient leurs
«Qasidas» gagnantes, tracées en lettres d’or sur
soie d’Égypte, accrochées sur les murs de la Kaaba : d’où
l’appellation de «Mouallaqat», de «Suspendues»
ou de «Suspensions». Mais il existe d’autres versions de
l’origine de ce nom, certains affirmant même que les poèmes
«s’accrochaient» ou «se suspendaient» dans la…
mémoire de leurs auteurs et de leurs auditeurs. Mais dans quelle écriture
ces poèmes étaient-ils ainsi calligraphiés, à
supposer qu’ils le fussent, puisque les faits sont flous ? Dans une
variante de l’écriture nabatéenne ou dans l’écriture
consonantique rudimentaire, sans points ni signes diacritiques, de la lettre
du prophète Mohammed au Negus par exemple ? Nul n’a jamais songé,
apparemment, à essayer de publier les poèmes des lauréats
dans l’écriture de cette époque trop méconnue,
au point que Taha Hussein, estimant que les «Mouallaqat» de Oumrou
al-Kaïss, de Antara ben Chaddad, de Zouhair, de Tarfa et de leurs émules
étaient trop «avancées» et trop «mûres»
pour être attribuées à la Jahiliya, les assignait à
l’époque abbasside, pour suggérer peut-être indirectement
que le développement culturel de la première était bien
plus important que les historiens de la culture arabe n’osent le reconnaître
communément. Une telle publication ferait date, secouant le lecteur
arabe dans son sommeil dogmatique, à moins qu’il soit impossible
de savoir à quoi ressemblait effectivement une «Mouallaqa»
ou si elle a jamais existé sous forme écrite. La question mérite
en tout cas une enquête approfondie et au moins un commencement de réponse
dûment argumentée et justifiée. Archaïsme post-moderne
raffiné Toute cette digression pour dire que Faisal Samra a, dans une
«série» précédente, exposé des «Suspensions»,
des toiles à formes irrégulières accrochées à
des traverses de bois. La présente exposition pourrait, elle aussi,
s’intituler ainsi, du moins en ce qui concerne le support : en fait,
cette question du support et de sa remise en question, qui est éminemment
contemporaine, est sans doute le souci principal de Faisal Samra qui, ne procédant
d’aucune tradition picturale classique, cherche à abolir les
distinctions de genre et à rendre perméables les frontières
entre peinture et sculpture en adoptant systématiquement des formes,
des formats, des volumes irréguliers et des matériaux insolites
pour sortir du carré et du rectangle de la toile occidentale. Ici,
il tend et encolle des toiles et tissus froissés (ou enroule des cuirs)
sur un treillis métallique en forme de demi-cylindre évasé
vers le haut, de manière à obtenir une sorte de peau mate et
rugueuse colorée en rouge, jaune, outremer ou bistre, sur laquelle
il peut tatouer des signes «repétitifs et différents»
: aussi bien des fragments du corps, cervelles, cœurs, nez, bouches,
oreilles, yeux, bras, jambes, torses, que des orants et des anges (cédant
là à l’angélomanie qui commence à refluer)
ou encore des lettres arabes détachées, ce qui nous ramène
par analogie au type d’écriture probable des «Mouallaquat».
La légèreté, ici, n’est pas seulement dans le support,
mais dans la démarche même de Faisal Samra, sa manière
quasi minimaliste de traiter ses modules sans les reproduire mécaniquement.
En cela, il renoue avec l’art oriental en général et arabo-musulman
en particulier, mais dans une sorte d’archaïsme post-moderne raffiné.
Loin de traduire l’unité dans la diversité et la diversité
dans l’unité comme l’art oriental, l’approche de
Samra, au contraire, souligne combien l’homme d’aujourd’hui
est devenu, si l’on peut dire, une collection d’organes isolés,
le cerveau d’un côté, le cœur de l’autre, perdant
le sens de cette unité qui le rattachait au monde et à la divinité,
bien que les orants et les anges soient peut-être une tentative de réintégration
de toute cette dispersion, cette dissémination d’organes, de
facultés et de sens. Lorsque le sens est perdu, les sens se délitent.
Discrétion Des «Mouallaquat», c’est ce que Rabih
Keyrouz, jeune styliste de talent, formé aux ateliers de Dior et de
Chanel, a fait des robes de Mme Djenny, pionnière de la haute couture
à Beyrouth, des années vingt jusqu’à 1975. Elle
ne fut pas la seule : résumer l’histoire de la haute couture
au Liban par le télescopage de ces deux praticiens est pour le moins
abusif. Le catalogue aurait dû au moins citer les noms des autres couturiers
et stylistes créateurs qui ont été actifs à Beyrouth
durant cette époque désormais lointaine, au point que les jeunes
ne savent même pas qui fut Mme Djenny. Des «Mouallaqat»
donc, car Rabih Keyrouz a eu l’excellente idée de suspendre en
l’air les robes du soir et de mariage (ne reste-t-il pas des vêtements
de jour?) de Evguenia Arturavna Brounst, alias Mme Djenny, au lieu de les
présenter sur mannequins. Idée d’autant plus heureuse
que ces créations sont en soie, en mousseline de soie, en tulle, en
gaze, en faille, en satin, en taffetas, en organdi, étoffes dont la
plupart sont aussi légères et aériennes que leurs noms,
appelant l’envol. En marge du rectangle central consacré aux
robes de Djenny, Rabih Keyrouz, avec une extrême discrétion digne
d’être relevée, tant la modestie est loin d’étouffer
nos jeunes créateurs, a montré, taillés dans une toile
de lin blanc, comme des sortes de patrons avant l’étoffe, quelques-uns
de ses propres modèles inachevés, à côté
de deux ou trois créations achevées, elles aussi impondérables,
y compris une ingénieuse et très pure robe longue en crêpe
noir drapée directement sur le corps et retenue par quelques points
de fil blanc cousus main sur-le-champ. Cerfs-volants immobiles Des «Mouallaqat»,
encore et encore, les cerfs-volants suspendus dans le vide du patio du centre
Dunes, haut de cinq étages. Les artistes libanais n’ont fait
aucun effort en ce qui concerne le support, se contentant de reprendre les
formes les plus élémentaires. En conséquence, au lieu
de les traiter d’une manière spécifique, ils ont reproduit,
plus ou moins, leurs démarches habituelles. Peut-être se montreront-ils
plus créatifs la prochaine fois. Remarquées : la contribution
de Nada Yamine, avec des traces de pas sur un fond bleu ciel qui rappellent
le titre d’un vieux film italien : Quatre Pas dans les Nuages, et celle
de Nada Sehnaoui qui confie au cerf-volant, peut-être
parce qu’elle a désespéré des autres moyens ou
qu’elle veut faire flèche de tout bois, sa revendication réitérée
d’un code civil de la famille en lieu et place du système confessionnel
actuellement en vigueur qui rend le Libanais, comme s’en indignait l’éminent
juriste Edmond Rabbath, «esclave de sa communauté». En
devenant pamphlet, requête ou supplique, le cerf-volant redevient «Mouallaqa»,
c’est-à-dire, paradoxalement, immobile : s’il volait, le
message insistant et répétitif de Nada
Sehnaoui deviendrait invisible, donc s’annulerait en tant que
message. Elle savait sans doute qu’il n’était pas destiné
à voler, mais seulement à être suspendu, à titre
de support «différent». Elle a donc naturellement retrouvé
l’esprit de ses «Mouallaqat» sur les déboires familiaux
ou sur la guerre en Bosnie exposées ces dernières années,
sous forme de toiles flottantes portant des lignes d’écriture,
au Salon d’Automne : non point des poèmes, mais des cris. Dans
le désert.
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