EXPOSITION
- Le livre à l’honneur au musée Sursock
Peindre c’est aussi écrire…
18 Février 2006
Edgar DAVIDIAN
Jusqu’au
31 mars, le musée Sursock, fidèle à ses manifestations
culturelles de qualité, est le cadre princier d’un vibrant hommage
au livre, à la culture, au savoir, à la connaissance, à
l’art, au dialogue. Indéfectible compagnon, docile, silencieux
et volubile ami des hommes, le livre est à l’honneur. Sous des
formes, des formulations, des associations et des expressions parfois même
insoupçonnées, sans jamais friser le gratuitement insolite ou
la provocation inutile. Bien sûr, toutes les plumes n’ont pas
le même talent ou la même virulence, pas plus que tous les pinceaux
le même panache ou brio. Il est évident que l’art a des
chemins secrets et impénétrables, parfois même difficilement
explicables.
Et qui dit livre, dit feu Rafic Hariri, qui avait à cœur non seulement
l’âpre volonté de construire, de bâtir, mais surtout
qui s’était profondément investi dans la mission d’instruire
les générations montantes. C’est en hommage donc au Premier
ministre disparu et dans cet esprit «bâtisseur» que se déroule
l’exposition «Pinceaux pour plumes» au palais Sursock, alliant
en toute subtilité franchise et ferveur, art plastique et art d’écrire.
Sans pour autant céder la plume au pinceau, car ici peindre c’est
aussi écrire… Et puis, de toute façon, qu’importe
puisque les pages d’un livre ou l’espace d’une toile ont
pour source commune sensibilité, imagination, rêve, témoignage,
fantasme, révélation, confession et construction de l’esprit…
Oui des livres ont été brûlés, saccagés,
noyés, détruits, déchirés, déchiquetés
lors de la guerre au Liban. Mais il n’en est pas mort pour autant ce
livre. Aujourd’hui, à la BN, comme un Phénix, le livre
renaît de ses cendres plus triomphant que jamais de toutes les adversités
subies.
Placée sous le triple patronage du ministère de la Culture,
du musée Nicolas Ibrahim Sursock et de la Fondation libanaise de la
Bibliothèque nationale, qui ont fait appel à la galerie Jeanine
Rubeiz pour le volet artistique, cette manifestation magnifie et célèbre
le livre, lumineuse porte ouverte sur l’espace et le temps.
Au musée Sursock, livres et toiles se font non seulement de malicieux
clins d’œil, caracolent gaiement entre murs et volumes, mais révèlent
leurs évidentes correspondances en cohabitant harmonieusement, de la
manière la plus conviviale, la plus tangible, la plus naturelle, la
plus moderne et la plus civilisée, serions-nous tentés de dire.
Une
porte ouverte sur le monde
Au premier étage, place aux accessoires et activités de la Bibliothèque
nationale. Photos, avant-projet, manuscrits, livres anciens (Bibla sacra arabica
datant de 1671), journaux rongés par la poussière et l’humidité,
enluminure, calame, encre, poudre colorée dans de minuscules boîtes
rondes comme des pastilles, tout cet attirail et outillage de l’édition
pavoise tranquillement sur de magnifiques présentoirs en plexiglas.
Un atelier de travail pour la restauration (davantage témoignage que
frivole curiosité) trône même au milieu de la salle, comme
pour rappeler les temps anciens où se mettre à la tâche
avait une autre saveur… À lire et méditer, inscrite en
fronton du mur de l’entrée, cette belle phrase en arabe, à
la calligraphie impeccable et claire ,«Rass al-hikmat makhafett Allah»
(La suprême sagesse est de craindre Dieu).
Pour un pays comme le Liban, qui n’a pas encore un musée d’art
moderne ou de théâtre national, envisager d’avoir bientôt
une Bibliothèque nationale réhabilitée, dont l’inauguration
est prévue pour 2008 à Sanayeh, c’est déjà
une certitude que les hommes de bonne volonté ne font pas totalement
défaut en cette terre, «perle échappée à
la bague de Dieu», disait un des poètes libanais francophones
qui ne manquait probablement pas d’emphatique lyrisme! À noter
aussi la projection sur petit écran d’un court documentaire realisé
pour l’occasion par Bahij Hojeij, reflétant en images, plutôt
sages, le parcours conciliant l’historique, la mise sur pied du projet
de réhabilitation de la Bibliothèque nationale et un vague aperçu
de quelques-unes des œuvres exposées.
Dans le salon d’à côté attendent sur une table,
les mains tendues vers le plafond en boiseries travaillées, coulées
en ton bleu, les reproductions phéniciennes dont la copie originale
se trouvant au Musée national. Statuettes symboliques destinées
à remercier peintres, amis et sponsors, enfin tous ceux qui ont contribué
à la renaissance de la Bibliothèque nationale.
Des
œuvres picturales
magnifiant le livre…
Au second étage, entre les vitraux colorés des fenêtres,
les murs sont transformés en cimaises. D’ailleurs à l’étage
intermédiaire, avant de gravir les dernières marches de l’escalier,
se dresse déjà le flamboyant et gigantesque tableau de Théo
Mansour. Rouge vif des grottes et bleu indigo de la nuit étoilée
sur fond blanc du mur pour évoquer les fresques de Lascaux, les «premiers
écrits» des hommes… Le ton est déjà donné,
mais il l’est davantage avec les deux toiles d’un expressionnisme
agressif de Joe Kesrouani qui accueillent le visiteur en clamant bien haut
(et nul ne le contredira!) que «l’instruction c’est la liberté».
Liberté aussi de peindre en incorporant, annexant, phagocytant les
éléments de l’écriture et du monde des livres.
Là, les variations, les digressions, les fantaisies, l’humour,
la poésie. Les inspirations sont diverses et diversifiées. Sans
que toutes soient d’un intérêt majeur ou égal. Miracle
de l’écriture que Mikhaïl Nouaïmé a résumé
ainsi: «Je plante mon cœur dans le papier, il pousse dans le cœur
des lecteurs.» Et que dire quand ces lecteurs sont des peintres?
Quarante-deux peintres. Il y a les absents (tels Shafic Abboud, les résidents
hors du pays, une dizaine, dont al-Karim Mahdi Halim, Etel Adnan et ses cahiers
illustrés en accordéon consacrés ici au verbe d’Ounsi
el-Hajj, François Sargologo et ses exquis personnages La Fontainien
de Kalila wa Doumna…) et, bien sûr, plus nombreux, ceux qui, enracinés
au pays, ont répondu présents à l’appel, chacun
à sa manière, selon l’inspiration du moment.
Soixante-dix créations picturales qui ont le livre pour élément
moteur et inspirant. Monde bariolé, allant du ravissant naïf aux
narrations hermétiques, en passant par le réalisme, les abstractions
ou l’onirisme surréaliste. Si certains artistes, comme Nada
Sehnaoui et Greta Naufal, ont déjà montré leur
virtuosité dans l’emploi du papier en tant que pivot central
d’une expression picturale, pour d’autres, l’entreprise
semble moins évidente et moins convaincante. Avec des résultats
moins concluants, telle cette «attente» de Mona Bassili Sehnaoui
avec chaise vide et pot de fleurs en sirupeux tons mauve lilas tandis que
les lettres de l’alphabet gisent au premier plan comme des grabataires
sur un tapis… Le bestiaire grimaçant à la Lam de Charles
Khoury n’a plus d’emprise sur le spectateur, pas plus que le coloriage
d’Alain Tasso. Par contre, on est séduit par l’originalité
et la fraîcheur des couleurs des créations de Tanbak, l’aquarelle
en trompe-l’œil de Rached Bohsali, la fabuleuse et patiente encre
de Chine fine comme de la dentelle de Bruges de Laure Ghorayeb, les légères
libellules en papier de Lina Hakim, ivres de liberté, qui s’échappent
d’un dictionnaire ouvert, et le saisissant assemblage de Mohammad el-Rawass
pour Lire Beyrouth…
La plupart des toiles, vendues sur catalogue, figurent ici, au musée
Sursock, avec le nom des collectionneurs. Amusante tournée pour connaître
les goûts et les préférences de nos concitoyens qui ont
aidé à soulever les fonds pour la réhabilitation de la
Bibliothèque nationale.
Pour le livre d’or, immense rouleau qui se déroule et où
la signature du public sur papier «back-light» sera plus tard
le ruban qui ceinturera la Bibliothèque nationale à Sanayeh.
Inutile de le souligner: la contribution au projet de la réhabilitation
de la Bibliothèque nationale du Liban est une urgence à laquelle
tous doivent œuvrer et collaborer aussi bien institutions, fondations
privées que mécènes et particuliers. Une mission qui
a plus d’une facette et que le temps, sans nul doute, dévoilera.
En attendant, c’est là une longue et profonde histoire d’amour,
une amitié d’une fidélité à toute épreuve
entre le livre et la peinture, le mot et les couleurs, les vocables et les
images, les plumes et les pinceaux, l’encre et le chevalet.
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